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vendredi 2 mai 2008

36- 37e étape - Viana - Logrono - Ventosa - Santo Domingo de la Calzada








36 - Viana – Logroño – Ventosa
(Rioja)


Les vendanges approchent
les vignes
sentent le vin
Sur leur observatoire
les oiseaux
s'esbaudissent des passants

(Las Canas)
Les plantes accusent la sécheresse
Feuilles de vigne et d'amandiers se ferment
Les oliviers résistent

Un grand saint Jacques
matamore
dit le sens premier du pèlerinage

A partir d'ici, à Logroño, église Santiago el Real, on voit de plus en plus de saints Jacques "matamores" (tueurs de Maure). L'apôtre fougueux chevauche des têtes coupées de musulmans. Cette statuaire guerrière rappelle que le pèlerinage médiéval pour Compostelle fut organisé pour soutenir la croisade des rois catholiques contre les musulmans en Espagne, dans le cadre de la guerre de Reconquête de la péninsule. C'est ici, en Rioja, près de Logrono, à Clavijo exactement, que la légende de saint Jacques matamore est née. En effet, selon la légende, serait située ici la première grande victoire des chrétiens sur les musulmans, en 844, grâce à l'apparition de saint Jacques en chevalier, galvanisant l'ardeur combattante des chrétiens.



Au fond tout droit
la Voie Lactée
Pourquoi un labyrinthe ?

Le labyrinthe de la place de Logroño est bien justifié sur le Camino. A l'époque médiévale, des labyrinthes étaient gravés sur le sol des églises. Ils représentaient le pèlerinage en Terre Sainte, la marche initiatique vers le centre spirituel du monde. Par extension, le labyrinthe symbolise tout pèlerinage vers un lieu sacré. Mais le labyrinthe exprime aussi, à travers les obstacles rencontrés, une marche vers l'intérieur de soi même. Cette démarche d'intériorité, cette quête de sens et d'identité, est certainement aujourd'hui la raison principale du succès du pèlerinage à Compostelle. Se dépouillant du confort habituel, acceptant les difficultés de la marche et du nomadisme (fatigue, blessures corporelles, intempéries, faim, perte du chemin, égarement, vols, inconfort des hébergements collectifs, promiscuité, vermines) le marcheur se transforme au cours du voyage. On marche pour devenir un autre soi-même, un peu plus sage et tolérant…




Par l'offrande de pommes et de biscuits
la star médiévale du Camino
poursuit la tradition hospitalière

Marcelino, déguisé en pèlerin médiéval, figure dans de nombreux sites d'accueil du Camino. Ici, au barrage de La Grajera, il tient un petit stand de soutien aux pèlerins. Une pause, quelques mots, un peu de ravitaillement, des renseignements, Marcelo ne se contente pas de jouer au pèlerin folklorique, il entretient aussi l'esprit de fraternité du Chemin.





Les vignes retentissent
de faux cris de rapaces
pour effrayer les oiseaux
Qu'en dirait le Poverello ?

Saint François d'Assise, toujours représenté comme le grand ami des oiseaux, fait partie des pèlerins célèbres. Il aurait guéri un enfant à Logrono. Aujourd'hui, les oiseaux, nuisibles aux vignobles réputés de la Rioja sont chassés par des cris de rapaces enregistrés. Qu'en penserait le saint poète ?





Cette suite de croix
sur un grillage
- les condamnés font appel ?



Près de Navarette, les pèlerins ont accroché des multitudes de croix improvisées sur un grillage qui sépare le chemin de la route. On trouve ainsi de nombreux sanctuaires sauvages au bord du Camino. Geste de foi, d'appartenance à une chaîne humaine dans le temps, grégarité ? Pour moi le symbole chrétien de la croix n'est qu'un instrument de supplice pour les condamnés et donc un triste emblème morbide de dénigrement de la vie.


N'oublions pas :
Le Camino est une auberge espagnole
on y apporte son manger


Casser l'amande
grappiller du raisin
les joies simples du nomade


Les mouches folles
ont déclaré la guerre
au repos du marcheur

(Ventosa)


Le vieux marchand de la tienda
derrière son comptoir grillagé
- on le dérange

(Ventosa)



L'esprit nous est donné
mais il faudra le rendre.










37 - Ventosa – Najera – Santo Domingo de la Calzada
Rioja



Toutes ces terres rouges
libèrent de l'espace
- dans l'esprit
(La Rioja)

Sur un mur d'usine
un poème
en allemand et castillan

(avant Najera)




A chaque falaise son sculpteur
Celle-ci dit : pèlerin prends garde
- Mais à quoi ?

(après Najera)


Dans ces terres à brique
il faut creuser profond
pour trouver les pierres de sa maison

(Azofra)


Progrès : le vieux pilori
ne sert plus qu'à indiquer le chemin
aux leveurs de poussières

(El Rollo de Azofra)

Longue piste rectiligne
parmi les vignes sulfatées
- des moineaux survivent

(Rioja)
Avide de nature
l'argent citadin
s'empare de la forêt relique

Cirueña. La dernière forêt aux chênes séculaires est l'objet d'une intense opération de construction de complexes touristiques pour les pauvres citadins de Logroño et de Burgos dépourvus de nature.

En Aragon Navarre et Rioja
les grues signalent les cités
plus sûrement que les clochers


Lamento de chiens
qui hurlent à la mort
du pendu dépendu

(Santo Domingo de la Calzada)

Une célèbre légende attribue un miracle au saint Dominique local, bienfaiteur des pèlerins puisque spécialiste des ponts et chaussées. L'histoire rapporte qu'un jeune homme, injustement puni par pendaison, aurait été sauvé par le saint. En quittant la ville pour Compostelle, les parents s'aperçurent que leur fils vivait encore sur son gibet. Ils vinrent le dire au juge. Celui-ci leur répondit que leur garçon devait vivre tout autant que la volaille qu'il était en train de déguster. Mais celle-ci, se dressant dans le plat, se mit aussitôt à chanter. Et le pendu, vivant, fut aussitôt dépendu et disculpé.
L'étonnant poulailler dans la cathédrale actuelle contient toujours des poules vivantes pour commémorer ce miracle. On retrouve cette légende au Portugal, en France, dans les Hautes-Alpes et sans doute ailleurs. Mais nulle part ailleurs il n'y a un poulailler dans l'église !

Le poulailler dans la cathédrale
sublime invention
du sacré dans le profane !

(Saint-Dominique-de-la-Chaussée)



Réfugiés du Chemin
nous sommes entassés
dans un hangar
- mais près des poules sacrées !







La Vierge de l'Annonciation
si belle
- le peintre en était amoureux

(Musée de la cathédrale de Santo Domingo)

jeudi 17 avril 2008

35e ETAPE : VILLAMAYOR - VIANA

35 - Villamayor de Monjardin – Los Arcos – Viana
Navarre





Cet instant d'aurore
où le champ des nuages et les terres à blé
partagent le même sang





Les roseaux frétillent d'oiseaux
et le village dort
sous son château

(Villamayor de Monjardin)



Quand la lumière vient sculpter les collines
caresser leur tête
effleurer leur poitrine …


Le moment béni où le Chemin
ouvre son cœur à la lumière


Sous des zestes de nuages
une haie de cyprès en marche :
nos ombres démesurées


Lever du jour parfait. On chemine dans un vaste désert agricole. Grand et beau silence. Il n'y a âme qui vive. De loin en loin, la silhouette solitaire d'un pèlerin. .


Ce serait un monde
sans bruit ni machines
Il n'y aurait que le chant du silence
et celui de nos pas

Merveilleux moment, trois heures durant, de solitude intense et de pleine communion, au milieu d'immenses terres labourées. Le pèlerin est alors comme une île qui marche. Ces moments d'exception représentent l'or du monde.


Cette vallée fertile
bordée de collines arborées
où la terre se repose
- un paradis de gospel

(Entre Villamayor et Los Arcos)

Esprit de la vallée
tu es là



J'ai vu
un pauvre dieu
vaincu par la misère du monde

(Chapelle du Saint-Sépulcre, Torrès del Rio)


Aux coeurs fermés
je préfère les églises
à ciel ouvert
- là où poussent des arbres

A Viana, le refuge des pèlerins, magnifiquement situé à côté de l'église en ruine de San Pedro, et près d'une vaste esplanade panoramique dominant la plaine de Navarre, a la particularité, unique sur tout le Camino, d'entasser ses hôtes dans des chambrées de lits à trois niveaux !


Grâce à la Renaissance
les larrons
ont trouvé
droit de cité


(Santa Maria, à Viana)

Ce serait seulement à l'époque de la Renaissance que l'on aurait commencé à représenter les larrons à côté du Christ. Comment interpréter cette évolution ? Le Christ n'aurait plus le monopole de la souffrance rédemptrice, les hommes pourraient participer à leur propre salut ?


Plus que dans ses monuments
le génie de la cité demeure
dans la fraîcheur de ses rues

(Viana)

34 e étape - PUENTE LA REINA - VILLAMAYOR


34 - Puente la Reina – Lorca - Estella – Villamayor de Monjardin
Navarre – (Camino francès)


Guidé par son ombre
Le sage est parti vers l'ouest
Nombreux ceux qui le suivent

Signification symbolique traditionnelle du voyage à l'ouest : inscrit dans le cycle de la lumière, le chemin de l'ouest est emprunté par le sage qui médite sur la mort et son dépassement. Aujourd'hui, ceux qui marchent cherchent surtout le sens de leur vie.

Étrange procession de bras cassés
- à peine partis et déjà en déroute -
où chacun tente son chemin

Changement complet de population sur le Chemin. Au départ de Puente la Reina, la faune pèlerine est assez cocasse. Il y a toutes les tenues et tous les attirails imaginables (bagages à roulettes, semelles compensées, lourds bâtons de pèlerin ..). C'est la cour des miracles des "marcheux" ! Le Camino, assez abrupt au début de l'étape, va rapidement opérer une sélection. Dès l'après-midi, le Chemin retrouve sa quiétude et son esprit.


Entre la haie et les murs de pierre
le Camino faufile
son ourlet de pas

Me voilà dans la colonne
des fourmis espagnoles
où l'on trouve plus qu'on apporte


Couleur des piments
villages blasonnés de mille noblesses
Il est des matins qui chantent encore plus beau

(Mañeru - Estella)



Paires de chaussures abandonnées
Les pieds se délestent
de leurs erreurs


Une marée de vignes
vient mourir
à l'estran du village

(Cirauqui)


A Lorca
pensée pour Frédérico Garcia
le poète andalou fusillé

Il n'était pas d'ici, mais peu importe. Il ne faut jamais perdre une occasion de ressusciter un poète.


Près du monastère
le vin coule à flots
Vive les bodegas jacobites !

A Irache (Estella), plus que le monastère, la fontaine à
vin égaie le pèlerin ! En effet, la coopérative viticole locale offre
le vin, gracieusement et à volonté, aux marcheurs
de passage !


Fût un temps dit gothique
où une simple citerne d'eau
était une œuvre d'art

(Fontaine des Maures à Villamayor)


A l'auberge évangélique
on enseigne qu'un homme a dit :
Je suis La Voie
Un autre a dit :
il faut chercher la Voie
Et moi je pense : à chacun de trouver
sa voie
- le tout en minuscule

Une auberge de Villamayor de Monjardin est tenue par une communauté évangélique hollandaise très zélée. Bon accueil, le corps et l'âme sont nourris. On y distribue et commente l'évangile selon saint Jean. Moins gourmand que Jésus, Lao Tseu, qui ne se prenait pas pour un dieu, enseignait comment trouver la voie de l'existence harmonieuse. Aujourd'hui, chacun butine en chemin pour se faire sa propre religion. La résistance des dieux plaide en leur faveur.

samedi 1 mars 2008

33e étape - Eunate - Puente-la-Reina







33 - Montreal – Eneriz - Eunate – Puente-la-Reina
Navarre



D'entre les nuages
le soleil éclaire une chapelle
debout sur un méandre d'argile







Un juif un chrétien et un musulman,
ont marché ensemble
de Jérusalem à Compostelle
J'aurais pu faire l'athée

Un baroudeur fanfaron, bardé de son exploit, raconte qu'il a" fait", lui chrétien, un pèlerinage œcuménique, Jérusalem-Compostelle, 10 000 km à pied, avec un juif et un musulman.


Les villages s'égrènent en pied de côte
laissant le champ libre
à la terre des plaines


Bien planté
l'épouvantail
- arbre idéal pour les corbeaux


Ni chaleur ni pluie ni vent
Les trois ni
- l'idéal du marcheur


Don Quichotte
en Navarre
est gardien d'éoliennes


De thym en marjolaine
la fleur bleue du papillon


Chair rouge des terres
peau verte des oliviers
- et les âmes perchées des villages



Comme à tout les villageois
on m'offre le pain et le vin
Je ne suis plus un étranger


C'est la fête à Eneriz. Tout le monde a droit à du pain et du vin, moi aussi. Geste simple et chaleureux de fraternité. "Vieux pèlerin qui vagabonde, je suis partout un étranger" dit le psaume. L'itinérance est une expérience de l'exil. On comprend l'étranger, et les gestes qui peuvent l'aider.


C'était une maison des morts
ce Stonehenge roman
Où va la nuit des temps ?


Le cercle des cent portes
entoure un vide parfait
Que l'on est bien sous la coupole !


Comme à San Juan de la Pena, la découverte de la chapelle Santa Maria de Eunate est un moment fort du Chemin. C'était une chapelle funéraire pour pèlerins. Octogonale, elle est surmontée d'une coupole de pierre (voûte céleste) et d'une lanterne des morts. Elle est entourée d'une enceinte d'arcades, le cercle des cent portes. Le lieu est d'une intensité cosmique exceptionnelle. Il me fait penser à Henri Vincenot, le romancier celte, et à sa théorie exposée dans "Les étoiles de Compostelle" selon laquelle les sanctuaires romans, construits sur des nœuds d'énergie cosmique, sont des instrument pour capter les vibrations du monde et régénérer les hommes. Leur fonction alchimique serait de mettre en rapport et en harmonie la terre, le ciel et les hommes. Il en veut pour preuve la pérennité des lieux de culte à travers les civilisations. Ici, mon compagnon et moi éprouvons sans nous consulter une étrange magie. D'autant plus que deux choristes y psalmodient du grégorien. Cette expérience n'est-elle qu'un effet de l'imagination, une illusion ?

Qu'il est serein le chant
de la chapelle

aux pèlerins !





Quatre vingt pas d'un côté
soixante de l'autre
Le pont de la Reine
n'a pas le dos en son milieu
(Puente le Reina)















Les chemins se rencontrent
Les amis se séparent

Puente la Reina est le point de rencontre du chemin du Puy et du chemin d'Arles. Cet itinéraire s'appelle désormais le Camino Francès. Certains arrêtent ici, d'autres démarrent. A partir de là, le Camino est très fréquenté. Pour qui vient de France, c'est un nouveau départ.





Du grenier à la cave
le pèlerin ne doit craindre
ni les puces, ni les punaises

Les pèlerins sont une bonne affaire. Même les hôtels transforment leurs caves en gîte !

31e étape - Sanguesa (Navarre)





31 - Ruesta – Undues –Sangüesa
Aragon – Navarre







Nid d'aigle abandonné
le vent berce ton sommeil
sa caresse te détruit

(Adieu à Ruesta)


La croix de l'ermitage
a perdu la tête
Ses bras restent ouverts
(ermitage de Santiago Apostol)


Petits soleils
des millepertuis
parmi les épineux

Les nuages du fond
et ceux qui passent
ne se rencontrent pas


Les montagnes ont des ailes
pour brasser
les nuages



Dans un ciel obscur
les vautours
figurent les étoiles
(Sangüesa)

Il vole comme une pierre
l'oiseau à ventre blanc



Au cœur de la fête, la corrida
On joue la mort
en mangeant des saucisses


Au sacrifice du taureau
la mort est mise en fête
- le sang coule à Sangüesa


En Espagne, le mois de septembre est le mois des fiestas. Avec insouciance, les enfants jouent dans la rue au son des fanfares. A chaque fête, sa corrida et son encierro (lâcher de taureaux dans les rues).


On y participe en famille, au spectacle de la mort. Tragédie éclair de l'animal. Sa fougue, son insouciance d'abord, puis sa fatigue et son épuisement après les picadores, le ballet des banderilles et enfin la mort, plus ou moins bien donnée. Piètre mise en scène d'une piètre bravoure. A qui profite le crime ? Qui veut gagner des oreilles ?

lundi 25 février 2008

30e étape, Ruesta






30 - Arrès – Artieda – Ruesta
(Aragon)




La mouche sous la pluie
elle vole
entre les gouttes


Trempé jusqu'à la ceinture
je grelotte
sous cape

Plateaux robines villages perchés
bergeries de pierres sèches
Beauté rude des hautes terres

Dénuement, austérité, solitude : Aragon et Provence d'en haut sont cousines. Mêmes marnes noires, mêmes plateaux, mêmes cabanes et bergeries en pierres sèches, mêmes villages abandonnés. Ici je me sens un peu chez moi (villages perchés de Mianos –Artieda).


Un ange de désolation
- noyant les terres -
a chassé les habitants

(Ruesta)




Les maisons crevées
- cases sans fond d'un damier -
où les vies sont tombées





Malgré l'auberge rouge
le village mort ne s'est pas relevé
Fresques anarchistes sur l'église abandonnée

Il n'y avait que l'Espagne pour inventer Ruesta l'extravagante. Imaginez la surprise : une auberge de pèlerins pour Saint-Jacques-de-Compostelle, restaurée et gérée par la CGT, une auberge rouge ! Tolérance ou opportunisme ? Comment expliquer une telle ironie de l'histoire ? Ruesta, aujourd'hui en ruines, fut un village prospère qui eut jusqu'à mille habitants. Dans les années 1960, la construction d'un barrage noya les terres et contraignit les paysans à l'exil. Le village fut abandonné. Pour lutter contre la désertification des campagnes, la CGT espagnole racheta et reconstruisit quelques maisons pour en faire un centre de formation et d'accueil. Mais son exemple ne fut pas suivi, personne d'autres ne vint participer à la restauration du village. Comme il se trouve aujourd'hui sur le Camino, et vu l'essor du pèlerinage, la CGT, réaliste, accueille volontiers les pèlerins de passage, rentabilisation oblige !



Les ruines sont plus mortes
quand elles sont habitées


Les vieillards de l'Apocalypse
ce pays les a eus
un moment au pouvoir

Ces vieillards de l'Apocalypse, si souvent représentés sur les tympans des église romanes, le vieux dictateur Franco, accroché au pouvoir jusqu'à sa fin dernière, n'en fut-il pas une effrayante illustration dans l'histoire de l'Espagne ? L'éternité relative du Camino ne doit pas faire oublier l'histoire.

29e étape - San Juan de la Pena



29 - Jaca – San Juan de la Penã – Arrès
(Aragon
)


A chaque goutte
la flaque sourit
de mille cercles



Les algues les joncs
et la vieille tour
enchantent le ruisseau



Après le goudron et la route
cette révélation :
seule la nature me procure
la sensation d'être une âme

Pour un athée comme moi, panthéiste sur les bords, la notion d'âme mérite d'être maniée avec des pincettes. Elle est surchargée de croyances platoniciennes et chrétiennes (indépendance du corps, immortalité). Si j'avais une nouvelle définition, toute subjective, à en donner je dirai qu'elle représente pour moi ces moments privilégiés de bien-être complet où le corps et l'esprit sont en communion avec la nature. L'âme alors n'est rien d'intérieur, ce n'est pas un précieux petit noyau spirituel, mais une relation physique réussie et jouissive avec le cosmos. Camus parlait de "noces".



La marche au long cours
dévoile la sublime énergie
- rien ne peut l'arrêter -
Ultreia – cap dessus – en avant
Ivresse de la marche

Deuxième révélation du jour, cette découverte en soi d'une énergie vitale, physique, toute neuve que rien ne pourrait arrêter, cette sensation de disposer d'une force irrésistiblement tendue vers un but. Comme une drogue dure, la marche procure une ivresse un peu aveugle, un sentiment d'invulnérabilité dont certains se laissent abuser en allant au-delà de leurs limites ; cette transgression les conduit alors à la tendinite, la fracture de fatigue, et donc à l'abandon pour avoir abusé de l'endorphine et ne pas avoir su maîtriser leur monture. Ultreia, ce mot exprime parfaitement l'élan vital du marcheur.

Ce monastère perché dans une baume
a fasciné les rois
Ils l'ont pris pour la porte du ciel


Extraordinaire découverte du monastère perché de San Juan de la Peña . Il est encastré dans une vaste grotte naturelle, à 1220 mètres d'altitude. Il réalise un fascinant mariage de la nature et de l'architecture au nom de la spiritualité. Il est à la fois primitif et mystérieux comme le grotte de la Sainte-Baume, et très sophistiqué par son superbe cloître roman aux chapiteaux richement sculptés. Séduits par la magie des lieux, plusieurs rois d'Aragon s'y sont fait inhumer dans des caveaux rupestres, comme les Dogons dans leur falaise de Bandiagara au Mali. Ce monastère, qui fut le berceau du royaume d'Aragon et un grand centre spirituel, exerce encore aujourd'hui une étonnante force d'attraction.



Sur la ligne des montagnes
un artiste a crayonné
un liseré de nuages


Mue des murailles :
les hameaux se délestent
de leur vieille misère



La maison s'ordonnait
autour du feu
et de sa cheminée

Les cheminées aragonaises surprennent par leur taille. Elles étaient situées au-dessus de l'âtre ouvert dans les cuisines carrées des maisons, la pièce à vivre et la seule chauffée. Une ceinture de bancs, adossés aux murs, permettait à la famille de s'y rassembler. On peut en voir en passant dans le vieux village perché d'Arrès. Le refuge de ce village, tenu par une association allemande des amis du chemin de Saint-Jacques offre un accueil excellent et une sympathique visite guidée de l'église.


samedi 23 février 2008

27e étape - Somport- Canfranc







27 - Urdos – Col du Somport – Canfranc
Béarn (France) – Aragon (Espagne) – Camino (Europe)




Le troupeau carillonne
un magnificat
à faire pâlir les anges



Enracinée en plein vol
la fougère
bat des ailes



Sagesse
du chemin des bergers :
il dose l'effort et respecte le corps


Agitées par le vent
les herbes passent leur patte
derrière l'oreille



Le Somport ?
Il n'y a que les plainards
pour s'en faire une montagne



Ah ! ce vieux sentier piqueté de pieux
pour les audacieux
qui le prendraient en hiver



Paresseuses
les colchiques
tardent à l'éveil


Débauche de flèches jaunes
quand le Chemin se change en Camino
Il n'y en a plus
que pour Santiago !

Alors qu'en France, le GR 653 est plutôt discret, plus ou moins bien balisé selon les départements, au risque de s'égarer, en Espagne on assiste à une débauche excessive de marques : coquilles bleues européennes, balises GR, et surtout flèches jaunes, tracées parfois n'importe comment dans les villages pour faire passer le pèlerin devant le bistrot du coin. En tout cas, à moins d'être étourdi, en Espagne, il est impossible de se perdre !



Une station de ski
cerne les ruines
de "l'un des trois grands hospices du monde"

Selon Aimery Picaud, dans "Le Guide du Pèlerin", XIIe siècle, l'hôpital de Sainte-Christine à Candanchu, avait une importance et une renommée internationale. Aujourd'hui, le Chemin passe par ses ruines situées au milieu d'une station de ski. Les civilisations changent, les lieux restent. Sa position était stratégique pour l'accueil des pèlerins dans la montagne comme les hôpitaux des grands cols (Roncevaux, grand Saint-Bernard). Il était au cœur de la chaîne hospitalière du Béarn et d'Aragon. Les hospitalités de Saint-Christau et de Lacommande en dépendaient. Il bénéficia de nombreuses donations en Aragon et Navarre. Il fut détruit au XVIe siècle pendant les guerres de religion.



"La nature est l'esprit visible
l'esprit est la nature invisible"
dit l'hôtel de l'immanence
Inscription sur un hôtel entre Somport et Canfranc

Sur le bord du ruisseau
j'ai cueilli une blonde
les pieds dans l'eau glacée

A partir du col du Somport, je commence à rencontrer quelques pèlerins. Finie, la grande solitude ! Jusqu'à Puente La Reina, la fréquentation du chemin sera idéale pour les rencontres, ni trop, ni trop peu.


En quantité
l'or nazi transitait
par cette grande gare morte

La gare ferroviaire de Canfranc, aujourd'hui presque entièrement abandonnée, mais bientôt transformée en hôtel, est un gigantesque fantôme surréaliste. Elle mesure 240 mètres de long, et se trouve à 1000 mètres d'altitude. C'était un palais ferroviaire international, un Versailles du rail. Cette gare de prestige fut édifiée pour l'ouverture, en 1928, de la ligne Pau- Saragosse par le tunnel du Somport dans les Pyrénées. Il fallut trente ans pour construire la ligne qui ne servit que quarante ans ! Le trafic international fut interrompu en 1970, suite à un accident côté français. Quel gâchis ! La ligne espagnole fonctionne toujours. On raconte que pendant la dernière guerre mondiale, la gare fut un haut lieu de transit de l'or volé aux juifs par les nazis en contrepartie de minerais livrés à l'Allemagne par l'Espagne franquiste.

La tour des fusillés
rare souvenir
d'une guerre effacée

25e étape - Oloron - Vallée d'Aspe







25 - Oloron-Sainte-Marie – Sarrance - Bedous
(Pyrénées-Atlantiques)
Béarn – Vallée d'Aspe








Dans la vallée verte
un village sourit
de ses beaux yeux humides
Les cagots ont découvert
que ses eaux soignaient la peau


La légende prétend que les vertus curatives des eaux de la station thermale de Saint-Christau furent découvertes au Moyen Âge par un cagot, appartenant à la caste de ces exclus de la société pyrénéenne parce que descendants de lépreux.




La poésie du Chemin
s'écrit sur l'ardoise des granges
au chevalet des pentes
Elle s'accroche
aux crêtes qui approchent

Oiseau tombé du nid de sa carrière
ci-gît un bloc de pierre
aussi gros qu'inutile


Les deux perdrix de rencontre
font oublier
la fatigue et le sac
Peinardes comme un dimanche
elles se retirent dans le pré


La lame claire du gave
et son étui de buis
m'aspirent dans la montagne
(Gave d'Aspe)


Ce sentier fait à la main
bordé de murs et de ruines
signe la montagne
aussi bien que les cimes


La chapelle
de la paroisse
- un merci à l'état pur
(Uzein)

Tout serait moins fort
si j'étais moins seul





A la fraîcheur du cloître
la pomme offerte est si bonne
que j'entends rire ses pépins








Où est-il donc cet ours
qui griffe les esprits
de ses pattes invisibles ?


C'est juste l'histoire d'une feuille
qui tombe dans le gave
et s'en va
avec ses copines





La mousse de la branche
maîtresse
dans l'art d'accrocher la lumière










Si j'avais marché sur le serpent
cela aurait été dommage pour lui
et peut-être pour moi


La pierre a bien fait
de tomber
juste avant mon passage



La place du village
clapote dans le silence

Bedous





lundi 14 janvier 2008

15ème étape - Pays toulousain




15 - Baziège – Toulouse – Lèguevin
(Haute-Garonne)
Languedoc – Pays toulousain




La poésie de la ville
se mire
dans les yeux d'un éclusier
(Toulouse)


Ici le taureau a son saint et sa dame
Hommage des chrétiens
au vieux dieu du grand sud

La légende rapporte que la basilique Saint-Sernin (Saturnin) fut élevée là même où le saint martyr mourut en l'an 250, attaché par une corde à un taureau excité, pour avoir négligé le culte de Jupiter. Depuis Arles, jusqu'au fin fond de l'Espagne, le Camino traverse la civilisation du taureau, véritable dieu du sud de l'Europe. Depuis les gravures de cornus dans la vallée des Merveilles, en passant par les cultes tauroboliques de la religion de Mithra, apportés d'Inde par les romains, jusqu'aux corridas d'aujourd'hui, la vache et le taureau, animaux sacrés, fascinent les peuples qui les adoraient et les adorent encore volontiers de façon diverses et variées. L'une pour sa faculté nourricière, l'autre pour sa force et sa virilité. Ici à Toulouse, la valeur du taureau s'est inversée, puisqu'il est devenu instrument de supplice du premier évêque de Toulouse qui ne maîtrisait pas l'art tauromachique. Selon la légende, l'église Notre-Dame du Taur a été édifiée à l'endroit exact où le corps de saint Saturnin s'est détaché du taureau qui le traînait. Une Vierge consacrée au taureau, n'est-ce pas le summum de la récupération d'un culte païen ?


Des cryptes à reliques
ressuscite sans cesse
la vieille pensée magique



De briques et de broc
se bâtissent les mythes
dans les caves de la peur



Faisant la tournée des corps saints
les pèlerins s'approvisionnaient ici
en grosses portions d'éternité

Lieu de pèlerinage et étape majeure du pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, la basilique Saint-Sernin de Toulouse recèle dans ses sombres cryptes un riche bazar de reliquaires contenant des restes de nombreux saints que les pèlerins se devaient de venir vénérer pour gagner leur paradis.




Qui pourtant a mieux chanté
l'amour et la vie
que ce pays du Gai Savoir ?

Parallèlement au culte morbide des reliques, l'Occitanie du XIIe siècle a inventé l'art d'aimer, le Gai Savoir. Les troubadours chantaient à Toulouse et dans tout le Languedoc les raffinements de l'amour courtois pour la femme idéalisée. Pendant que les pèlerins se mortifiaient et vénéraient les reliques des corps saints, les troubadours célébraient l'amour, dans toutes ses dimensions. Cette exaltation de la femme et de la vie fut une forme de rébellion contre ce que Nietzsche appellera plus tard les forces du ressentiment.